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Le cinéma turc est maître chez lui
Thomas Sotinel
17.04.2006 - Le Monde

ISTANBUL ENVOYÉ SPÉCIAL

Dans l'économie mondiale du cinéma, la Turquie est une exception : le pays ne produit que vingt-cinq films par an (dix fois moins que la France) mais la production nationale se taille la part du lion à domicile ; partout ailleurs ou presque, c'est le cinéma américain qui domine les entrées. Après avoir frôlé les 50 % en 2005, le cinéma turc devrait approcher 60 % de part de marché en 2006, grâce, entre autres, à l'énorme succès du film ultranationaliste Irak, la vallée des loups ( Le Monde du 3 mars).

On pouvait découvrir environ un tiers de la production de l'année écoulée dans le cadre de la compétition nationale du Festival de cinéma d'Istanbul, qui s'est achevé le 15 avril. La sélection mêlait films déjà sortis et inédits. Elle accueillait un des grands succès de 2005, Babam Ve Oglum ( Mon père, mon fils ), de Cagan Irmak, qui attiré 1,685 million de spectateurs. Produit pour une somme dérisoire - environ 1 million d'euros - ce mélodrame se passe en 1986. Libéré des geôles militaires où il a été torturé pendant cinq ans, un journaliste militant d'extrême gauche revient auprès de son père, propriétaire terrien, afin de lui confier son fils. La volonté de faire pleurer s'accompagne de références aux traumatismes récents de l'histoire turque.

Ce qui est vrai des pleurs l'est aussi des rires : Dondurmam Gaymak est l'histoire d'un marchand de glaces qui se fait dérober son triporteur - hommage au Voleur de bicyclette de De Sica. Dans cette comédie au comique facile, on croise un gauchiste ancien détenu, un imam qui tente de maintenir la jeunesse du village dans le droit chemin et un héros qui redoute autant la mondialisation que l'entrée dans l'Union européenne. Signalons enfin Byza'nin Kadinlari ( Ame brisée ), film d'horreur interdit aux moins de 18 ans, dont l'héroïne, schizophrène aux multiples personnalités, troque au gré des crises ses petites robes de femme de mauvaise vie contre le voile d'une professeure de prière à la mosquée.

Dans ce voyage à travers la production turque, souvent attachant, parfois exaspérant à force d'imperfections techniques, un film s'est distingué : 5 Vakit ( 5 fois ), de Reha Erdem, a remporté le grand prix. Rythmé par les cinq appels quotidiens à la prière, cette exploration de la vie d'enfants dans un village sur la mer Egée est à la fois lyrique et méditative.

Ce sera l'un des seuls films de la compétition à être distribué hors de Turquie. C'est aussi le cas de Iki Genc Kiz ( Deux filles ) de Kutlug Ataman, chronique de la dérive de deux adolescentes d'Istanbul, tournée en vidéo digitale. Gulen Guler, la jeune productrice du film (c'est son premier long métrage) l'a produit pour 400 000 euros. "J'ai commencé le tournage avec 30 000 euros en poche , explique-t-elle. De quoi payer le matériel, mais pas l'équipe." Ensuite, l'avance d'une chaîne de télévision lui a permis de boucler le budget. Et c'est elle qui, faute de société spécialisée dans la vente des films sur le marché international, se charge de trouver des distributeurs pour son film aux Etats-Unis ou en Allemagne.

Ces exercices d'équilibre sont familiers aux producteurs turcs. Le ministère de la culture commence à accorder des avances à certains projets, mais la procédure n'est pas encore établie. Les producteurs ne peuvent pour l'instant compter que sur les chaînes de télévision, puisque les distributeurs n'avancent pas l'argent. Pourtant l'exploitation est en bonne santé, qui se remet peu à peu de la catastrophe qu'a représenté le coup d'Etat de 1980. En 2005, les 440 cinémas turcs (soit un millier d'écrans) ont reçu 25 millions de spectateurs.

Restent les productions internationales, un exercice dans lequel les producteurs sont débutants. Le Festival a organisé un séminaire qui a réuni des professionnels européens et turcs. Une autre productrice, Djeïda Tufan, a déjà mis en chantier un film qui sera coproduit par Michael Katz, le producteur autrichien de Michael Haneke, et les Films du Losange.

Thomas Sotinel

Article paru dans l'édition du 18.04.06

***TRANSLATION***

The Turkish cinema is the master at home

[…]

Through our journey among the Turkish productions, that are mostly engaging, yet sometimes exhausting because of technical imperfections, one film makes it's way through it all: Beþ Vakit (Times and Winds), by Reha Erdem, winner of the Grand Prize. The film's rhythm is based on the five calls for the daily prayers, this exploration throughout the lives of children in an Aegean village is both lyrical and medieval.

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